lundi 5 février 2007

Euro/CHF...Trois points de vue aujourd'hui dans le Temps

Un économiste, un stratégiste des changes et un Professeur se prononcent sur la poursuite du recul du franc suisse face à l'euro...
Le franc suisse va-t-il poursuivre son recul face à l'euro cette année?
Chaque semaine, «Le Temps» pose une question liée à l'actualité des marchés financiers à trois spécialistes. L'investisseur y trouvera une diversité de points de vue experts et pourra se forger sa propre opinion.

Le TempsLundi 5 février 2007



«Le franc va se renforcer, mettant fin au carry trade»

Jan Amrit Poser, Chef économiste, Banque Sarasin Je reste convaincu que nous arriverons à un franc beaucoup plus fort face à l'euro. Nos projections pour la fin de l'année sont à 1,55 franc pour un euro. Face au dollar, nous estimons le franc à 1,24 pour la fin 2007. Les raisons de nos vues haussières sont les suivantes: le différentiel d'inflation entre la zone euro et la Suisse est toujours favorable au franc. De même, l'excédent de la balance des transactions courantes plaide aussi en faveur d'un franc suisse plus fort. Ces deux facteurs fondamentaux sont indiscutablement un soutien pour la monnaie helvétique. Cependant, le problème est de savoir si le carry trade va se poursuivre ou non. Selon nous, ce phénomène est lié à une certaine complaisance des investisseurs face au risque de volatilité potentielle. Même si les données macroéconomiques sont plus favorables à la poursuite de ces opérations de carry trade, notamment en raison du recul des prix du pétrole, une correction dans le secteur industriel aux Etats-Unis est probable. En effet, les indicateurs avancés sont toujours baissiers pour les Etats-Unis mais aussi pour l'Europe. Le sondage trimestriel en France a de même montré que la demande est en baisse. Au Japon, les indicateurs avancés sont déjà au rouge. Nous allons donc vers une situation qui réservera plus d'incertitude sur les marchés financiers. Dès lors, la volatilité pourrait augmenter. Nous prévoyons donc que l'environnement pour les carry trades cessera bientôt d'être favorable. Ce scénario ressemble un peu à celui de l'année dernière: lors de la correction de mai-juin, la volatilité avait augmenté, et les carry trades s'étaient brusquement dénoués, alors que le yen gagnait d'un coup 10%. De même, cette année, si les investisseurs pratiquant la stratégie de carry trade sur le franc suisse ont le moindre doute quant à une poursuite de sa dépréciation, ils vont très rapidement fermer leurs positions ouvertes. Un tel scénario est probable en cas de hausse soudaine de la volatilité des marchés et de début d'appréciation franc, scénario qui risquerait de provoquer d'importantes pertes sur le marché des changes en raison des niveaux de leviers importants utilisés par les fonds spéculatifs sur les carry trades. Le reflux de capital dû au dénouement soudain des carry trades alimenterait une vigoureuse appréciation du franc.



«Le différentiel de taux sera en faveur du franc»
Markus Hettinger, Stratégiste de changes, Credit Suisse
Sur le court terme, nous estimons que le franc suisse ne tombera pas en dessous des 1,62 contre l'euro. La monnaie européenne s'est déjà appréciée davantage que ne l'impliquerait en théorie le différentiel des taux d'intérêt entre la zone euro et la Suisse. Dès lors, le franc est actuellement sous-évalué. A présent, le différentiel de taux est en faveur du franc. Nous considérons donc 1,62 comme le niveau à partir duquel le franc devrait remonter face à l'euro. A la fin de cette année, nous estimons que la monnaie helvétique se sera appréciée contre l'euro jusqu'à 1,58. Elle sera en revanche assez stable contre le dollar: nos projections tablent sur 1,23 face au billet vert à la fin de 2007. La raison de ce différentiel désormais favorable au franc contre l'euro se trouve dans les anticipations de resserrement monétaire par la Banque nationale suisse (BNS): nous prévoyons qu'elle relèvera les taux de 50 points de base (pb) en mars et en juin prochain (25 pb à chaque fois). Cela aidera le franc à s'apprécier, à la différence de 2006, où la BCE avait relevé les taux plus souvent que la BNS. Cela ne se produira pas cette année car à présent les taux européens sont élevés, et ont moins de potentiel à la hausse. Le resserrement monétaire en Suisse qui devrait ramener les taux à 2,5% rendra les stratégies de carry trade sur le franc moins attrayantes. Une tendance qui sera d'ailleurs observée au Japon également, où les perspectives sont en faveur d'une hausse des taux d'intérêt d'ici 2008, ce qui a pour effet de décourager les carry trades. Nous ne voyons pas dans ces stratégies spéculatives une cause majeure de dépréciation du franc, puisqu'il apparaît clairement qu'en 2006, les causes étaient d'abord à trouver dans le différentiel de taux avec la zone euro, un différentiel qui était objectivement en faveur de l'euro et contre le franc. Autre indicateur, le différentiel sur les swaps de taux d'intérêt à deux ans entre la zone euro et la Suisse était de 154 points de base (pb) l'an dernier, alors qu'il n'était que de 125 pb fin 2004. C'est pourquoi là aussi les conditions étaient en faveur de l'appréciation de l'euro. Ce différentiel ne persistera pas cette année: il se stabilise à présent autour de 150 pb. Ce qui implique un retour prochain du franc à 1,60.



«Le franc se normalise peut-être»
Charles Wyplosz, Professeur à l'Institut de hautes études internationales (IUHEI)
Historiquement, le taux d'intérêt sur le franc suisse a toujours été plus bas que celui sur l'euro. Malgré cela, le capital restait en Suisse et continuait à y affluer, d'où le statut spécial prêté au franc. Or ce que l'on observe depuis quelques mois est une dépréciation du franc face à l'euro qui n'est certes pas énorme en comparaison historique, mais dont la durée est surprenante. La situation semble indiquer que le rôle de monnaie forte et de valeur refuge du franc est remis en cause. En effet, pourquoi les carry trades, qui ne sont autres que des arbitrages sur taux d'intérêt pratiqués de tout temps sur les marchés des changes, s'attaqueraient-ils aujourd'hui au franc? Deux hypothèses sont plausibles: soit l'on assiste au début d'un bouleversement de la position unique du franc, soit ce dernier est simplement pris dans la tourmente de marchés polarisés sur la hausse des taux d'intérêt dans la zone euro, où ils ont atteint 3,50%, contre 2,00% en Suisse. La majorité des économistes explique la baisse du franc par le carry trade: or cela ne constitue pas en soi une explication. En effet, cela revient à admettre implicitement que le franc a perdu son statut spécial de monnaie refuge. En effet, je ne souscris pas à l'explication selon laquelle c'est la multiplication des hedge funds et de leurs pratiques de carry trade qui affaibliraient à elles seules artificiellement un franc par ailleurs fort et conservant son statut de valeur refuge. La nature des intervenants n'est pas en cause ici. Je pense qu'en réalité le franc est en train de se normaliser. Cela dit, c'est encore un peu tôt pour le dire et il faudrait observer le phénomène sur une durée plus longue pour tirer des conclusions définitives. Toujours est-il que cela ressemble de plus en plus à une situation où le marché estime que le franc ne serait plus vraiment très différent de l'euro et ne pourrait plus se permettre un différentiel de taux d'intérêt par rapport à ce dernier. Si la BNS décide que c'est la bonne explication, elle relèvera ses taux jusqu'à un niveau proche de celui de la zone euro. Mais comme la BNS répète qu'elle n'a pas d'objectif de taux de change, elle utilisera l'argument des pressions inflationnistes causées par la dépréciation du franc. Cet argument d'ailleurs bien réel lui fournira les raisons légitimes d'un resserrement monétaire.

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